Il existe en Suisse une ville qui ressemble à l’Amérique, et personne ne s’y attend. Ni village de carte postale, ni vieille ville pavée : des rues rectilignes qui se coupent à angle droit, des façades alignées au cordeau sur des kilomètres, et une régularité qui déroute au premier regard. La Chaux-de-Fonds n’a pas été construite ainsi par goût de la modernité. Elle a été dessinée pour fabriquer des montres. C’est ce que l’UNESCO a reconnu en juin 2009 en inscrivant La Chaux-de-Fonds et Le Locle au patrimoine mondial sous le nom d’urbanisme horloger, une catégorie qui n’existait pour ainsi dire pas avant elles.
Depuis Neuchâtel, le voyage prend une trentaine de minutes en train, ce qui en fait la meilleure excursion d’une journée depuis le bord du lac, et l’Hôtel Beaulac constitue le point de départ le plus commode pour l’organiser.
Une ville dessinée comme un atelier
L’histoire commence par des catastrophes. Un incendie détruit entièrement La Chaux-de-Fonds en 1794 ; Le Locle brûle à son tour en 1833, puis en 1844. Dans les deux cas, les habitants prennent une décision qui aurait pu sembler absurde : plutôt que de reconstruire à l’identique, ils saisissent l’occasion pour repenser la ville de zéro, en fonction d’une seule activité.
Le plan qui en découle, formalisé en 1834 par l’ingénieur Charles-Henri Junod, organise la ville en bandes parallèles. Les rues courent dans le sens de la longueur, les immeubles sont orientés pour que la lumière atteigne les ateliers, et surtout l’habitat et le travail restent imbriqués dans les mêmes bâtiments. L’horloger vit à l’étage et travaille près de la fenêtre, parce qu’avant l’électricité, la lumière naturelle est la matière première du métier.
C’est cela, l’urbanisme horloger : non pas un style architectural, mais une ville entière conçue comme un outil de production. L’UNESCO le formule en des termes précis, à savoir un exemple remarquable de villes ordonnées par une activité mono-industrielle, bien conservées et toujours en activité. Ce dernier point est essentiel. Ce ne sont pas des villes-musées. On y fabrique encore des montres, et les savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art sont eux-mêmes inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis décembre 2020.
Ce qu'on voit quand on sait quoi regarder
Sans clé de lecture, on traverse La Chaux-de-Fonds en trouvant que les rues sont larges et que les immeubles se ressemblent. Avec la clé, la ville devient passionnante en dix minutes.
Regardez d’abord les fenêtres. Les ateliers occupent souvent le dernier étage, là où la lumière est la meilleure, et les ouvertures y sont plus grandes, parfois filantes sur toute la largeur de la façade. Regardez ensuite l’orientation des rues, systématiquement pensée pour que le soleil entre plutôt que d’être bloqué par le bâtiment d’en face, ce qui explique la largeur inhabituelle des voies. Regardez enfin les cours et les jardins entre les bandes bâties, prévus dès l’origine comme des respirations et jamais comblés depuis.
L’ensemble donne une leçon d’urbanisme rationaliste appliquée un siècle avant que le mot n’existe. Des visites guidées, à pied ou en petit train touristique, permettent de se faire expliquer tout cela sur place, et l’Espace de l’urbanisme horloger sert de point d’entrée pour ceux qui préfèrent commencer par le contexte.
Les visites qui valent le détour
Le Musée international d’horlogerie, à La Chaux-de-Fonds, abrite l’une des plus importantes collections horlogères au monde, avec plusieurs milliers de pièces allant des pendules à automates aux montres les plus complexes. C’est la visite incontournable, et elle occupe facilement une demi-journée.
Au Locle, le Musée d’horlogerie installé au Château des Monts propose une approche plus intimiste, dans une demeure du XVIIIe siècle qui vaut à elle seule le déplacement.
Toujours au Locle, les Moulins souterrains du Col-des-Roches offrent une visite d’un tout autre genre : un ensemble de moulins installés dans une grotte, exploités pendant des siècles pour tirer parti de la force hydraulique dans une région qui manquait de rivières en surface. C’est spectaculaire, c’est souterrain, et donc parfaitement indifférent à la météo.
Une précision utile avant de s’organiser : plusieurs grandes maisons horlogères ont leur siège dans les deux villes, mais les manufactures ne se visitent généralement pas librement. Les musées, eux, racontent la même histoire et sont ouverts à tous.
Le Corbusier, enfant du damier
On oublie souvent que Charles-Édouard Jeanneret, futur Le Corbusier, est né à La Chaux-de-Fonds en 1887 et y a fait ses premières armes. Difficile de ne pas voir un lien entre l’homme qui a théorisé la ville fonctionnelle et l’enfant qui a grandi dans la seule ville suisse construite comme une machine. Plusieurs de ses œuvres de jeunesse subsistent sur place, dont la Villa Turque et la Maison blanche. Nous consacrons un article entier à son parcours et à ce qu’il a laissé dans la région, à lire en complément de celui-ci.
Y aller depuis Neuchâtel : la sortie d'hiver idéale
C’est le détail qui change tout. Le train relie Neuchâtel à La Chaux-de-Fonds puis au Locle avec une cadence à la demi-heure, pour une trentaine de minutes de trajet jusqu’à la première ville et une dizaine de plus jusqu’à la seconde. On part après le petit-déjeuner, on rentre pour l’apéritif, et la ligne grimpe à plus de mille mètres, ce qui offre au passage l’un des plus beaux parcours ferroviaires du canton.
C’est surtout une sortie qui fonctionne quand rien d’autre ne fonctionne. Sous la pluie, dans le brouillard, en plein hiver, les musées et les rues restent exactement aussi intéressants. Pour un séjour de deux ou trois nuits à Neuchâtel, c’est la journée à garder en réserve pour le jour où la météo décide autre chose que vous.
L’Hôtel Beaulac se trouve sur les quais, à proximité immédiate de la gare d’où partent ces trains. Les hôtes qui passent la nuit dans le canton reçoivent la Neuchâtel Tourist Card, qui donne accès aux transports publics neuchâtelois, y compris la ligne des Montagnes. Réservez votre séjour au +41 32 723 11 11 ou sur https://beaulac.ch, et gardez une journée pour monter voir à quoi ressemble une ville qui a été inventée pour mesurer le temps.


